Mais l'inconscient ayant pris le dessus, elle avait levé les yeux, il était trop tard.
Leurs regards s'étaient croisés. Habituée, quoi qu'on en dise, elle contint la rougeur qui accompagnait toujours ces éternités-là la seconde suivante. Elle eut à peine le temps d'en absorber le vrai souvenir : l'émotion la prit si fortement qu'elle baissa encore les yeux, furieuse contre elle-même.
Elle sentit les yeux sombres fixés sur elle, et fut soulagée d'entendre badiner ses nouveaux « amis ». Les filles assaillaient de question l'un ou l'autre, et Dimitri se vit pris d'assaut par Sophie, blonde comme Marine, les yeux noisette, les formes outrageusement exagérées par la nature, un top bleu ciel signé le Temps des Cerises, la ceinture de même marque et le short en jean Levi's. La bomba... Une voix pas naturelle, mais d'usage :
« Dimitri, c'est quoi ton bahut ? »
Romane s'affola. Si on découvrait qu'ils fréquentaient le même lycée, il y aurait inévitablement des questions, une mise en relation, une confrontation, des choix... Et il l'emporterait : il l'emportait toujours.
« Je suis à P.... »
Sa voix...
Elle lui asséna un regard assassin, calculé cette fois, et ne rougit pas. L'engrenage de plusieurs années de haine cordiale lui revenait comme un mécanisme. A sa grande surprise, Dimitri eut un geste apaisant à son égard. Troublée elle perdit évidemment ses moyens, et ses lâches yeux chutèrent.
Marine, Garance et Sophie la toisaient. Elles s'interrogeaient évidemment sur son mutisme : pourquoi elle n'avait pas reconnu Dimitri, ne l'avait qu'à peine salué, tous ces petits illogismes qui rendaient croustillante cette première approche des nouveaux...
« Romane aussi d'ailleurs. On se connaît de vue : le bahut est grand... »
Sauvée. Par lui. Elle le détestait d'avantage. Lui devoir quelque chose la rendait simplement folle. Elle hocha la tête et d'une voix si ferme et si calme quand son c½ur s'affolait, elle se surprit à dire simplement :
« Oui, on n'a jamais été en cours ensemble. »
Et elle lui adressa un joli sourire en signe de cordialité. Elle vit que Dimitri la regardait avec amusement, et son ironie la fit fondre. Quel que fût le mal qu'il se préparait sûrement à lui faire, elle aimait cet homme.
Elle se rendit compte, en gardant son ½il accroché à lui alors qu'il se tournait de nouveau vers Sophie, que cela faisait un an, un an, qu'elle ne savait plus rien de lui, qu'elle ne l'avait observé qu'en catimini et succinctement , qu'elle n'avait plus entendu cette superbe voix. Le regard fixé sur son torse, en semi conscience, elle ne le vit pas lui adresser des coups d'½il surpris, puis rieurs.
Il portait une chemise blanche sûrement signée Armani, largement entrouverte, un slim noir, et des Converse orange pour rompre le côté classique. Au poignet une énorme montre signée Dolce Gabana soulignait son appartenance au genre.
Romane lui savait une fortune incommensurable, héritier de son père parti trop tôt...
Lui comme elle s'inscrivait dans les grandes fortunes neuilléennes. Aux deux extrémités du style : le m'as-tu-vu et la discrète.
Romane finit par se reprendre, et reprit son rôle, pour bientôt monopoliser la conversation avec Bruno, dans une joute très, très stylée, comme elle savait parfois faire. Garance riait aux éclats, Sophie rigolait et Marine ne souriait même pas. Les garçons, meilleurs publics, avaient les yeux fixés sur cette petite femme jolie et pas timide. L'été était prometteur.
Comme on annonçait la gare terminus, Seb dit :
« J'ai ma chambre perso, les dortoirs c'est à six, Dimitri tu vas pas te retrouver avec des beaufs et je pense que Mathieu veut Cyril et Damien dans le dortoir. Les habitudes... Ca te dit de partager avec moi ? Y a que des meufs en animation cette année, et je suis tout seul, comme un couillon dans ma chambre deux lits...
- Tranquille mec, ça me va, du moment que tu fais pas ton relou...
- T'inquiètes. T'as ici la plus grande bande de déconneurs et on n'est pas des saints... Tant que toi tu rapportes pas...
- T'es ouf, mec... »
Un rire et c'est chose entendue.
Marine parle à son tour :
« Romane, dans notre chambre y aura Louise et Manon, et Philippine n'a pas pu venir : elle est à LA. Tu veux dormir avec nous ?
- Génial. Merci beaucoup.
- Cette année on se promet des moments inoubliables, les mecs. Car c'est nos tout derniers. Après on est trop vieux... et ça me déprime, putain ! »
A l'unisson : « T'inquiètes ! »